Le private equity, longtemps réservé aux investisseurs institutionnels et aux grandes fortunes, s’invite désormais dans les PER. La loi PACTE a ouvert cette porte, et la loi industrie verte de 2023 l’a poussée un peu plus grand. Pour l’épargnant retraite, c’est une opportunité de diversification inédite. Mais le non-coté ne se traite pas comme un ETF monde, et les pièges sont à la hauteur du potentiel.
Ce que la loi PACTE a changé pour le non-coté
Avant la loi PACTE, les supports éligibles aux contrats d’épargne retraite étaient essentiellement des fonds euros, des OPCVM actions et obligations, et quelques SCPI. Le non-coté existait à la marge, via des FCPR (fonds communs de placement à risques) rarement proposés dans les gammes d’unités de compte.
La loi du 22 mai 2019 a élargi le champ des possibles en imposant aux assureurs de proposer au moins un fonds solidaire et en encourageant la diversification des supports. Mais c’est surtout la loi industrie verte du 23 octobre 2023 qui a constitué le véritable accélérateur. Son article 35 prévoit que les contrats en gestion pilotée par défaut devront intégrer une part minimale d’actifs non cotés : private equity, dette privée, infrastructure.
A compter de 2024, la gestion à horizon des PER doit inclure un minimum de 2 à 15 % d’actifs non cotés selon la distance à la retraite. Plus l’horizon est lointain, plus la part de non-coté autorisée est élevée. C’est un changement de paradigme pour l’industrie de l’épargne retraite.
Le private equity dans un PER : de quoi parle-t-on concrètement
Le terme « private equity » recouvre un univers hétérogène. Dans le cadre d’un PER, l’épargnant accède le plus souvent au non-coté via trois véhicules principaux.
Les FCPR (fonds communs de placement à risques) investissent directement dans des entreprises non cotées. Ils sont soumis à un quota minimum de 50 % d’investissement en titres non cotés, conformément à l’article L214-28 du Code monétaire et financier. Leur durée de vie est généralement de 7 à 10 ans, avec une période de blocage incompressible.
Les FPCI (fonds professionnels de capital investissement) suivent la même logique mais avec un ticket d’entrée historiquement plus élevé. La loi PACTE a permis d’abaisser ce seuil dans le cadre de certains contrats.
Les fonds de fonds de private equity offrent une diversification supplémentaire en investissant dans plusieurs fonds sous-jacents, ce qui réduit le risque de concentration sur une poignée d’entreprises.
Laurent, 42 ans, ingénieur en aéronautique, a choisi un PER en gestion libre avec une allocation de 15 % en FCPR. Il accepte l’illiquidité de cette poche, puisque son horizon retraite est à plus de vingt ans. C’est exactement le profil pour lequel le non-coté fait sens.
Le rendement potentiel : attractif mais incertain
Le private equity affiche historiquement des performances supérieures aux marchés cotés. Les études menées par France Invest montrent un TRI net (taux de rendement interne) de l’ordre de 10 à 14 % par an sur les millésimes les plus performants, sur des horizons de 7 à 12 ans.
Mais ces chiffres appellent plusieurs nuances. Le TRI est calculé sur les fonds arrivés à terme et ayant redistribué le capital. Il ne reflète pas les fonds en cours de vie, ni les fonds qui ont échoué. Le biais du survivant est réel. Par ailleurs, les performances passées dans le non-coté sont encore moins prédictives que dans le coté, car chaque millésime dépend fortement du contexte économique à l’entrée et à la sortie.
L’épargnant qui intègre du private equity dans son PER doit comprendre qu’il s’agit d’un pari sur le temps long, avec une dispersion de rendement bien plus large que sur un indice actions classique. Les meilleurs fonds peuvent doubler le capital en sept ans. Les moins bons peuvent perdre 30 à 50 % de la mise. La sélection du gérant est déterminante.
Les frais du non-coté : le sujet qui fâche
C’est le point noir du private equity dans les PER. Les frais s’empilent : frais de gestion du contrat PER (0,50 à 1 %), frais de gestion du fonds de private equity (1,50 à 2,50 % par an), frais de performance (carried interest, généralement 20 % au-delà d’un rendement minimal appelé « hurdle rate »), et parfois frais de souscription.
Au total, un épargnant peut payer 3 à 4 % de frais annuels sur sa poche de non-coté, avant même de compter les frais de performance. C’est considérable. Pour que l’investissement soit rentable net de frais, le fonds doit délivrer une performance brute de l’ordre de 8 à 10 % par an minimum.
Catherine, 50 ans, pharmacienne, a analysé les frais de la poche de private equity proposée dans son PER. La performance brute affichée était séduisante. Nette de l’ensemble des frais, elle tombait à un niveau comparable à celui d’un bon ETF actions monde, sans la liquidité ni la transparence. La question mérite d’être posée : le surcoût du non-coté est-il justifié par un surcroît de rendement net suffisant ?
La liquidité : un faux problème dans un PER
Paradoxalement, le PER est le véhicule idéal pour le private equity, précisément parce que l’argent y est bloqué. L’un des principaux freins au non-coté dans l’assurance vie est le risque de rachat : si l’épargnant demande son argent, l’assureur doit être en mesure de le rembourser, ce qui suppose des actifs liquides.
Dans un PER, le blocage jusqu’à la retraite (sauf cas de déblocage anticipé prévus à l’article L224-4 du Code des assurances) offre une visibilité à long terme qui correspond parfaitement au profil de liquidité du private equity. L’assureur sait que les fonds ne seront pas réclamés avant 10, 20 ou 30 ans. Il peut donc allouer une part significative à des actifs illiquides sans risquer de crise de liquidité.
C’est d’ailleurs l’argument principal avancé par le législateur pour avoir imposé le non-coté dans la gestion pilotée. Le PER crée un alignement naturel entre l’horizon de l’épargnant et l’horizon de l’investissement.
La gestion pilotée intègre désormais le non-coté par défaut
Depuis les décrets d’application de la loi industrie verte, la gestion à horizon des PER doit intégrer progressivement le non-coté. Pour un épargnant à plus de vingt ans de la retraite, la part peut aller jusqu’à 15 %. Elle diminue à mesure que l’horizon se rapproche, pour tendre vers zéro dans les dernières années.
Ce mécanisme a une conséquence pratique : des millions d’épargnants en gestion pilotée par défaut se retrouvent investis en private equity sans l’avoir explicitement choisi. La gestion pilotée est le mode de gestion par défaut du PER, sauf opposition expresse. Beaucoup d’épargnants ne savent même pas qu’ils sont en gestion pilotée, et encore moins qu’elle contient du non-coté.
La pédagogie sur ce sujet est insuffisante. L’AMF a d’ailleurs souligné dans ses recommandations la nécessité d’une information renforcée sur les risques spécifiques du non-coté : illiquidité, valorisation trimestrielle (et non quotidienne), risque de perte en capital. L’épargnant doit savoir ce qu’il détient. C’est une exigence minimale de transparence que l’industrie n’a pas encore pleinement satisfaite.


